Nous sommes ravi·e·s d'annoncer la participation de Beau Disundi à la neuvième édition de la Biennale de Lubumbashi.
FLAIR
Ma recherche autour de la morue et du makayabu m'a conduit à suivre les circulations de matières, de marchandises et de savoirs qui, pendant plusieurs siècles, ont transformé des paysages, des cultures et des manières d'habiter le monde. Ces circulations racontent des histoires de déplacement, de transformation et d'appropriation : des matières qui voyagent, changent de forme et de valeur, et finissent par s'inscrire dans les corps et les territoires.
De cette recherche est apparue la forge : le lieu où la matière change d'état, où le feu précède la forme, où transformer est d'abord un acte. La forge est aussi un lieu de passage entre la terre et le corps : une matière extraite du sol est chauffée, travaillée, transformée par la main et devient autre chose.
Pour la Biennale de Lubumbashi, je souhaite prolonger cette réflexion à travers une installation composée d'une chaise monumentale placée au sommet d'une montagne de charbon.
Le charbon est ici à la fois matière et trace. Il vient de la terre, mais il est aussi le résultat d'une transformation. Il porte en lui une histoire de travail, d'énergie, d'extraction et de circulation. À Lubumbashi, où le paysage est profondément marqué par l'histoire minière et par les transformations successives du territoire, cette montagne de charbon peut être envisagée comme un fragment de terre déplacé, extrait et rendu visible.
Manger la terre résonne avec cette idée d'une terre qui entre dans les circuits du monde avant de revenir sous d'autres formes. Ce que nous retirons du sol ne disparaît jamais complètement : la matière circule, se transforme et revient dans nos paysages, nos économies, nos corps et nos imaginaires. La terre devient ainsi une matière que nous transformons autant qu'elle nous transforme.
La montagne traverse depuis quelque temps mon travail comme un lieu de distance et de projection. Depuis sa hauteur, le monde change de proportion. Elle introduit un recul : on peut observer ses reliefs, ses chemins, ses obstacles et ses étendues. Certaines montagnes existent devant nous ; d'autres existent en nous. Elles peuvent être franchies, contemplées, habitées.
À son sommet, la chaise introduit une autre mesure. Elle semble attendre un corps plus grand que le nôtre. Elle évoque une échelle que les mythes attribuent parfois aux dieux : celle depuis laquelle les mondes peuvent être regardés, façonnés et réorganisés.
Mais cette position en hauteur n'est pas nécessairement celle du pouvoir. Elle peut aussi être celle du déplacement du regard : prendre de la distance pour regarder autrement ce qui nous entoure et ce qui nous constitue.
Cette idée entre en résonance avec la pensée de Valentin-Yves Mudimbe et notamment avec L'Odeur du père. Mudimbe interroge la persistance des cadres de pensée hérités de la domination coloniale : le « père » peut avoir disparu, mais son odeur demeure. Elle s'inscrit dans les institutions, les savoirs, les catégories et les manières de comprendre le monde. L'enjeu n'est alors pas simplement de retourner à un état antérieur, mais de créer un écart - une possibilité de penser autrement depuis les réalités et les expériences qui nous sont propres.
La montagne de charbon porte elle aussi une forme de persistance. Elle est une matière transformée qui conserve la mémoire de ce dont elle provient. Elle est à la fois terre et transformation, extraction et trace, passé et matière encore active.
La chaise placée à son sommet devient alors un point d'observation, mais aussi un point de départ. Elle invite à prendre de la hauteur pour retrouver une autre mesure du monde : non plus celle des grandes infrastructures, des systèmes d'extraction ou des puissances qui organisent les territoires, mais celle du corps et de sa capacité à regarder, imaginer et agir.
Manger la terre tient pour moi dans ce paradoxe : ramener l'immensité du monde à un acte intime, à la mesure du corps humain, tout en reconnaissant que ce corps est lui-même traversé par les histoires, les matières et les transformations du territoire.
Une montagne.
Une chaise.
Du charbon.
Du vent.
Des étincelles.
Et la possibilité d'agir.
- Beau Disundi, octobre 2026
La Biennale de Lubumbashi est un festival international d'art contemporain organisé à Lubumbashi. Ancrée dans la ville de Lubumbashi et son histoire, la Biennale envisage la ville comme un espace de recherche, de création, de rencontre et de dialogue, tout en connectant la scène artistique congolaise aux réseaux artistiques africains et internationaux. Chaque édition développe une réflexion spécifique à travers des expositions, performances, projections, rencontres, recherches et programmes publics.
La 9e Biennale de Lubumbashi a lieu dans différents espaces dans la ville et se tiendra du 15 octobre au 15 novembre 2026.
L'entrée est libre et gratuite.
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