La question de la réalité de l'imaginaire occupe ici une place privilégiée.
Les « véritables fictions » qu'il écrit dans le style de l'observation objective s'avèrent par la production d'objets tangibles. Dans le même ordre d'idées, Patrick Corillon appuie ses recherches sur des réalités communes et des expériences largement partagées. Ici, des jouets qui sont ou qui furent bien connus. Ils partagent les vertus d'évidence et de simplicité de la vie quotidienne et des choses à portée de main. Tous suscitent l'interactivité : il s'agit de vivre une épreuve ; pour le public, la qualité d' « intervenant » se substitue à la posture de « regardeur ».
Ainsi Les yeux du paysage suivent-ils un modèle largement répandu selon lequel le joueur doit équilibrer un plateau de façon à ce que des billes se logent dans les creux prévus à cet effet pour donner des yeux à un personnage.
A la différence qu'ici la partie ne s'arrête pas une fois les billes immobilisées. Ces dernières portent en effet pour l'une des lettres et pour l'autre des chiffres. Suivant la règle du jeu, il faudra continuer en tissant des associations avec des éléments relatifs tant au monde extérieur (puisqu'il faut donner des noms de ville, de fleuve ...) qu'à la vie spirituelle ou sentimentale. Et puis, il y a le personnage aidé d'une canne. C'est le Juif Errant avec la cohorte des significations qu'il charrie. En attendant l'hypothétique retour du Christ, il parcourt sans répit la Terre et apparaît ci et là : Corillon imprime son image sur fond d'une ancienne carte urbaine ou de « vues » parmi lesquelles les amateurs de peinture reconnaîtront la manière d'Hubert Robert.
Extrait du texte de Pierre Henrion, janvier 2022
Au premier étage de la galerie, une suite de dessins à l'huile est suspendue (« Navettes », 2023). Ils invitent à cheminer. Les formes de couleur évoqueront bien sûr l'histoire de l'art et les papiers découpés d'Henri Matisse mais ici il s'agit d'entrer dans le dessin, d'y réaliser un parcours sensible, singulier, organique, sinueux, multidirectionnel. De s'affranchir de la perspective, ce point de fuite unique établie à la Renaissance. Un seul point de vue ne suffit pas au regard et au corps. Ces dessins invitent à multiplier les centres jusqu'à leur dilution, à inventer sa vision, à s'acheminer au hasard et inventer des agencements, des territoires, des manières de percevoir.
Comme la forme, la couleur est un outil-viatique pour explorer des sensations, des idées inouïes, jamais encore perçues, jamais encore entendues. La couleur est une énergie dont le jaillissement est entravé par les a priori symboliques, cristalisé par les nuanciers industriels. « Mais la couleur est une identité qui bouge, comme toutes les identités, dit Marina De Caro.
C'est une sensibilité qui engage le corps, qui est nourrie par les différences d'expériences, de lumières, de géographies. La couleur n'existe pas seule, elle a un comportement communautaire. Elle change en fonction de ce qui l'entoure. Et elle n'est pas platonique, elle affecte un corps, un objet, une situation... »
Extrait du texte " Le corps déconcerté " par Annabelle Gugnon (septembre 2023)
Exposition personnelle Marina De Caro "Movimientos para guiar el desconcierto"
10 septembre - 21 octobre 2023 / Galerie In Situ-fabienne leclerc, Grand Paris