La grande installation de L 'Apocalypse (évolution d'un autoportrait 1977-2022) croise là encore autobiographie et considérations sur le déséquilibre du monde. Pour complexifier davantage l'histoire, et continuer de nous dérouter, Patrick Van Caeckenbergh s'approprie un alter ego, le « monosandalos », associé au chamane et transformé en « funambulpus », un vocable d'invention.
De nouveau, l'artiste s'identifie, métaphoriquement s'entend, au chamane, se sentant socialement en marge de ses contemporains, ou bien « hors-la-loi ». L'autoportrait visible dans la maquette est accompagné d'un descriptif des « taches de beauté » à accomplir par le funambulpus, qui est « nain, bossu, hermaphrodite, a une tête pointue, la peau fripée et des joues rougissantes ». On ne saurait être moins dans la norme. C'est sans doute à ce prix que son action peut avoir quelque efficace. « Le chamanisme vise à maintenir l'équilibre cosmique, mais aussi social, lorsqu'il a été perturbé par une catastrophe », rappelle Danièle Vazeilles[1]. Dans Le Sabbat des sorcières [1989], dont Patrick m'a conseillé la lecture, Carlo Ginzburg, lui, définit les monosandalus comme « des êtres (des dieux, des hommes, des esprits) en équilibre instable entre le monde des morts et celui des vivants[1] ».
C'est pourquoi Patrick Van Caeckenbergh a imaginé la combinaison monosandalos-funambulpus-chamane, comme métaphore idéale d'une situation qu'il éprouve intimement. Sa quête d'équilibre se rapporte à l'homéostasie, à savoir les constantes qu'un système organique doit maintenir (pression sanguine, rythme cardiaque, etc.) afin de survivre, quelles que soient les modification de son milieu externe. Cependant cette notion peut également s'appliquer à un écosystème : loin d'être autocentrée, l'évolution de son autoportrait est analogiquement apparentée à celle de la Terre.
Projeter son intériorité sur les éléments cosmiques et terrestres est une conduite développée par bien des peuples en voie de disparition évoqués par Canetti. Dans de nombreuses cultures non occidentales, l'homme n'est pas pensé comme étant séparé de la nature mais à son écoute quotidienne. Car « Les animaux, les plantes, les esprits, certains objets, y sont vus et traités comme des personnages, des agents intentionnels dont on dit qu'ils ont une "âme" », analyse notamment Philippe Descola[2].
Bougie-phare à la main, l'unijambiste aux apparences grotesques de L 'Apocalypse se déplace sur un fil tendu entre deux points extrêmes, la zone hadale (la plus profonde de l'océan) et l'univers céleste. Cherchant à comprendre le moment où les humains ont cessé de « prendre soin » de leur milieu vital, l'artiste vient nous rappeler qu'un sentiment d'appartenance, loin de tout anthropocentrisme, doit constituer notre horizon. Afin de restaurer un semblant d'harmonie au sein du « système-Terre », certaines solutions seraient à chercher du côté des cultures animistes. La situation à l'ère anthropocène, cette révolution géologique due à la seule empreinte humaine, est hélas plus alarmante.
« L'Anthropocène est un point de non-retour. Il désigne une bifurcation géologique sans retour prévisible à la "normale" de l'Holocène », expliquent les chercheurs Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz[3]. Aussi la présence dans l'installation du vautour naturalisé n'augure-t-elle rien de bon.
Extrait du texte "L'apocalypse selon Patrick Van Caeckenbergh"
Natacha Pugnet, 2022
[1] Carlo Ginzburg, Le sabbat des sorcières [1989], Paris, Gallimard, 1992 pour la traduction française, p. 219.
[2] Philippe Descola, La fabrique des images. Visions du monde et formes de la représentation, Musée du Quai Branly/Somogy éditions d?art, 2010, p. 13.
[3] Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L'événement anthropocène. La Terre, l?histoire et nous [2013], Paris, Seuil, 2016, p. 35. Je leur emprunte l?expression « système-Terre ».
"Teatrino (Mode d'emploi)"
Hommage rendu à sa mère, la réalisation la plus directement autobiographique est sans conteste Le Teatrino, étroitement lié à sa maison natale. Située dans la petite ville ouvrière d'Alost, en Flandres Orientales, celle-ci lui est un espace symbolique à valeur matricielle. Concrètement, elle est la « bonbonnière » des moments heureux, le lieu des premières expériences et jeux, de la lecture de l'encyclopédie qui nourrira son oeuvre jusqu'à aujourd'hui. En attestent ici la cohorte d'animaux, accompagnée de minéraux, de fleurs et de l'amanite tue-mouche chamanique, avec leur esthétique pleine de fraîcheur et de beauté. Atteint d'hyperthymésie, un syndrome fondé sur une mémoire autobiographique très développée, Patrick s'est toujours fait l'archéologue de son passé. Comme dans Le Masque, le retour s'effectue ici vers les prémices. La maquette donne à voir un ensemble de photos mêlant autoportraits et scènes de la vie familiale ainsi que deux vues de la façade de la maison d'enfance. Celle-ci est également reproduite en céramique sur la stèle tombale de sa mère Jeanne. On devine qu'avec sa perte disparaît irrémédiablement tout un univers.
Adoptant la forme et les proportions de cette maison, les dimensions du Teatrino sont celles d'un enfant de sept ou huit ans. La position précaire de l'architecture fait écho à celle du funambulpus comme à l'état écologique du monde. Au sein du théâtre lui-même, celui-ci place d'autres figures animalières, cette fois sous la forme de marionnettes. Pouvant évoquer la réification du vivant, elles sont également animées par la grâce de l'imagination enfantine.
C'est bien cette puissance imaginative que l'artiste cultive et qui imprègne ses ouvrages de merveilleux. Comme toujours, il s'agit aussi de faire avec les moyens du bord, selon l'attitude qui caractérise l'activité du bricoleur revendiquée par l'artist
Extrait du texte "L'apocalypse selon Patrick Van Caeckenbergh"
Natacha Pugnet, 2022
Le Masque a été montrée en 2020 dans sa galerie anversoise Zeno X, pour une exposition ayant significativement pour titre Le monde à l'envers. La tentative d'une remontée au giron maternel est également une méditation sensible et poétique sur le vivant, la recherche « d'un indiscutable point zéro » à partir duquel tout aurait commencé. Cette étrange sculpture décompose le « voyage » en-deçà de ce point, vers le stade foetal, celui qu'un chamane se doit d'effectuer afin, une fois revenu dans la réalité, de « prendre soin » d'autrui, au quotidien. Incarnant cette figure aux fonctions sociales bénéfiques dès les années 1990, Patrick peut porter ce masque anatomique : son visage correspond au ventre maternel tandis que le buste, les bras et les jambes laissent découvrir leurs strates, depuis la peau, les muscles, jusqu'aux organes et au squelette.
Extrait du texte "L'apocalypse selon Patrick Van Caeckenbergh"
Natacha Pugnet, 2022
La disparition de sa mère Jeanne, à la noël 2018, a modifié le regard que Patrick Van Caeckenbergh porte sur son passé. Auparavant d'ordre anthropologique, son exploration s'effectue aujourd'hui « depuis l'intérieur », autant que faire se peut. Ainsi, la cascade visible dans le collage intitulé Mon souffle (La marchande de ballonnets) devient la métaphore des origines, appliquée aussi bien au nouveau-né qu'au cosmos. La goutte-microcosme se fait ballon, tandis que leur gerbe multicolore devient macrocosme. À l'instar de bien d'autres éléments iconographiques, cette goutte est tirée de l'encyclopédie Winkler Prins, dont sa mère lui fit cadeau alors qu'il avait sept ans - souvent rachetée depuis. Présente dans maints collages, elle renvoie également à son émerveillement d'enfant devant tant de formes d'existence. Cette illustration réfère de plus à la durée infime que tient notre histoire dans l'évolution de l'univers, preuve s'il en est de la polysémie qu'affectionne Patrick Van Caeckenbergh.
Extrait du texte "L'apocalypse selon Patrick Van Caeckenbergh"
Natacha Pugnet, 2022