Renaud Auguste-Dormeuil
Lorsque viendra le printemps
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Lorsque viendra le printemps

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Lorsque viendra le printemps

 

            Éteindre la ville, montrer l’instant d’avant la catastrophe, et souligner la présence des absents familiers, tels sont quelques-uns des gestes que Renaud Auguste-Dormeuil a mis en œuvre au cours des dernières années… Depuis toujours, son travail regorge de fantômes, d’images de mort et de tentatives de réenchantements. Il était difficilement imaginable, la première fois que nous avons parlé de cette exposition, autour d’une table d’un café plein à craquer, et même si nous y étions tous masqués, que les jours qui suivraient porteraient à nouveau la marque silencieuse du confinement, et que ce titre en forme d’invocation, « Lorsque viendra le printemps », résonnerait tant avec le présent. Ce sont des mots qu’il emprunte à Fernando Pessoa dans « Le Gardeur de troupeaux ». La suite du texte est probablement plus signifiante encore pour éclairer ses recherches : « si je suis déjà mort/ les fleurs fleuriront de la même manière/ et les arbres ne seront pas moins verts/ qu’au printemps passé/ la réalité n’a pas besoin de moi. » Et le poème se finit ainsi : « J’aime que tout soit réel et que tout soit précis. » N’est-ce pas en art un idéal ?

 

Dans l’escalier…

 

L’exposition devait ouvrir le 8 novembre, et restera peut-être un certain temps elle-même à l’état de fantôme. Ce sont des espaces pleins d’absences qui accueillent les visiteurs au fil des étages dans la cage d’escalier immaculée de la galerie. Avec un air de légèreté, comme une sorte de fausse revue de presse, d’anciennes coupures de presse sont accrochées au fil des étages, issues de « Elle », « AD », « Ideat » et même de « Paris Match », dans lesquelles des œuvres de Renaud Auguste-Dormeuil apparaissaient dans des appartements de collectionneurs déserts et bien rangés : ce sont parfois des œuvres récentes, comme « Jusqu’ici tout va bien », ou alors des œuvres à venir qui ont été greffées chez des collectionneurs inconnus de lui. Entre mégalomanie et autodérision, passage d’une réalité dans une autre, la série s’intitule « Tu vaux mieux que ça ».

Ensuite, un murmure silencieux baigne ces espaces de transit : des mots sont inscrits sur des pancartes que Renaud Auguste-Dormeuil adresse aux puissants de ce monde. « Bande à part », « La réalité n’a pas besoin de moi », « Don’t ask »… ces slogans relèvent plus de la quête intérieure que des revendications politiques entendues dans des cortèges de manifestations. Au cours d’une performance qui se tiendra quand l’exposition ouvrira, ces pancartes qui ont pour titre « Do you hear us now ? » seront tenues à l’extérieur du bâtiment, à la hauteur des baies vitrées, afin de bloquer la vue sur le monde réel, une manière aussi de faire revenir les visiteurs à la scène de théâtre sur laquelle l’exposition les invite.

 

Au 1er étage…

 

C’est l’urgence, mais quelle urgence ? « 5mn pour rassembler l’essentiel ». Cette vidéo date de 1996, mais elle est d’une anti-actualité brûlante. Dans ces images, il faut partir. Aujourd’hui, l’État nous demande de rester chez nous. Mais le choix de l’essentiel se pose un peu de la même manière. C’est le genre d’ambiguïtés que Renaud Auguste-Dormeuil affectionne, des images dans lesquelles se mêlent les émotions, la politique et le réel.

C’est d’ailleurs à un voyage immobile que nous convie la sculpture « Spin Off ». L’œuvre est composée d’un drone portant une enseigne lumineuse : « Jusqu’ici tout va bien ». « Je me fous du passé », ou bien « Le ciel attendra », disaient certaines autres œuvres volantes de cette série. C’est un objet de surveillance qui a perdu sa raison d’être, une invitation à découvrir des espaces invisibles.

En arrière-plan apparaissent les images du « Tourbillon de la vie » : Renaud Auguste-Dormeuil s’empare d’images d’intimité, non pas des intérieurs montrés dans des magazines, mais des photos de famille dans lesquelles il a découpé au scalpel les silhouettes humaines pour les remplir de ciels étoilés. Transforme-t-il ses personnages en fantômes ou en apparitions ? Depuis la série « The Day Before », révélée au Palais de Tokyo en 2006, et ses performances intitulées « I Will Keep A Light Burning », ces ciels étoilés sont un peu sa signature, des ciels d’avant la catastrophe, des ciels signifiants, en général sans qu’on le sache. Cette série, dont l’une des premières images avait servi de carton d’invitation à son exposition au Mac/Val en 2015, « Include Me Out », et qu’il a régulièrement poursuivie depuis, est montré pour la première fois dans son intégralité.

Ce sont d’autres fantômes qui surgissent avec les sculptures inédites intitulées « Demain est annulé ». Ce sont des constructions à l’équilibre fragile, des édifices impossibles, assemblages d’éléments hétéroclites, retenus entre eux par des « serflex », ces liens en plastique que la police utilise aujourd’hui comme des menottes à usage unique pour les arrestations. Pendant le premier confinement, dans une forêt du Sud de la France, Renaud Auguste-Dormeuil a ramassé des « pierre à trous », forées comme des labyrinthes obscurs par des mollusques à l’ère jurassique, des « pholadidae » – c’est peut-être aussi pour leur nom qu’il les a choisies ! Sur ces pierres, il a posé des miroirs qui creusent une ligne de forage, des sous-sols jusqu’au ciel, et qui reflètent les images posées sur les pierres. Toutes sont issues des archives de l’artiste, par forcément lisibles, pas forcément élucidables : plutôt que de les révéler, il semble s’en défaire. Ces petits ensembles, presque des habitacles, sont disposés sur des tables récupérées, de hauteurs différentes, dessertes ou tables de chevet, relevées par des tasseaux de bois blanc. Ce sont peut-être aussi ses premiers autoportraits.

Perchées sur des petites étagères, presque comme des esprits qui flottent sur l’exposition, les « Stills » sont de nouveaux forages au cœur du temps. Quels drôles d’objets… Après la fermeture des usines Ford à Detroit, Renaud Auguste-Dormeuil a acheté à d’anciens ouvriers des fragments de peinture de voiture, probablement raclés sur le sol des ateliers. Ces morceaux de rebut, il les transforme en objets précieux, comme des bois sculptés dont il révèle les stries, les accumulations et les mélanges de couleurs.

 

Au 2e étage…

 

            Autre voyage à travers les époques, le film « Printemps volé » est un hommage à François Truffaut et à ses « Baisers volés » – on pense à Antoine Doinel en train de répéter son nom à l’infini devant un miroir. « Confinement ! Déconfinement ! » disent Renaud-Auguste Dormeuil, sa femme et deux de leurs enfants dans une scène semblable, mais qui prend une dimension bien plus carcérale dans le contexte actuel – il s’agit d’une commande du Mac/Val qui voulait inviter les visiteurs virtuels à entrer dans les ateliers des artistes. 

Curieux écho encore avec aujourd’hui, l’une des dernières œuvres de l’exposition en est, selon Renaud Auguste-Dormeuil lui-même, comme le fil directeur : « Hope It Was Worth It ». C’est une tapisserie du XVIème siècle, un bien toujours été considéré comme une préciosité, et dont l’état naturel d’évolution a été arrêtée net. Dans cette scène de chasse, les parties du paysage correspondant au ciel ont été teintées et peintes avec les images de la voûte céleste le jour où le premier malade de la grande peste de Londres a été enregistré – un événement qui est probablement à peu près contemporain de cette tapisserie. Avec une poésie ambiguë, entre la tendresse, la féérie et la brutalité, Renaud Auguste-Dormeuil glisse par son geste une charge politique dans une scène de divertissement : « C’est une façon de désactiver un objet et de le réactiver autrement. Les politiques inventent des fantasmes et les artistes réinjectent du réel dans les fantasmes des politiques », dit-il encore.

« Le Silence va plus vite à reculons » est une sorte de pendant de cette œuvre, en négatif. Cette série tire son titre d’un texte de Jean Cocteau : il s’agit de coupures de presse figurant des événements historiques, la plupart du temps violents. Seuls les visages émergent de scènes entièrement striées, grattées, défoncées à l’aiguille. Il ne reste plus que les humains. « Je vais à la petite histoire en évacuant la grande », dit-il. Et la menace n’en finit pas de résonner dans une dernière série naissante, « D’après nature », une petite peinture de Notre-Dame et une gravure de la ville de Rouen, trouvées l’une et l’autre dans des brocantes, à la surface desquelles ont été ajoutée les exactes volutes de fumée provoquées par l’incendie de la cathédrale de Paris le 15 avril 2019, et celles de l’explosion de l’usine Lubrizol, le 26 septembre de la même année. On dirait que le présent se superpose au passé. Ces images existent-elles ?

 

Anaël Pigeat